Bibliographie·Doutes des mamans·Les problèmes

L’allaitement humain n’est pas un automatisme !

Je voulais vous parler aujourd’hui d’un article qui date de 2009, paru dans le journal « Journal of Social, Evolutionary and Cultural Psychology » écrit par A. Volk (Université de Brock, Canada) et qui explique en quoi l’allaitement humain n’est pas inné[1]. J’avais déjà évoqué ce sujet dans cet article (Allaitement, comportement inné ou acquis ? »), car il me tient à cœur de comprendre et de faire savoir, pourquoi chez l’enfant l’envie de téter est innée (voir le post sur le breastcrawling) et pourquoi, chez les mamans,  l’allaitement ne « coule pas de source » (le jeu de mot n’est même pas intentionnel!).
Ce qui interpelle c’est que logiquement, l’allaitement devrait être inné : nous sommes de la famille des mammifères et l’allaitement de nos petits est selon certains, une belle stratégie favorisée par l’évolution pour aider notre descendance à survivre, à projeter nos gènes vers les générations suivantes.
En effet, comme l’explique C. Pond [2], le lait maternel (propre à chaque espèce) offre au petit une nourriture rapidement disponible (pas besoin de s’éloigner pour partir en chasse), facilement assimilable (pas besoin de mastiquer, de pré-digérer, de détoxifier) et hautement nutritive. Dans l’évolution des espèces, l’allaitement des mammifères a permis une croissance rapide. IL a également favorisé le développement de mécanismes maxillaires élaborés, l’apparition de certaines dents, et l’évolution vers un comportement plus social.
Alors pourquoi faut-il apprendre ? Petit tour d’horizon sur la question.

Le primate : une exception au comportement inné de la lactation
Visiblement, chez tous les mammifères, l’allaitement est assez automatique, inné autant pour la mère que le petit qui sait comment stimuler les tétons pour obtenir le lait, sans faire de réels efforts d’apprentissage. De son côté, la mère s’en sort sans problème.

singe

Le cas des primates est un peu atypique. Les bébés sont prêts et capables de téter.  Par contre, il semble que les mamans primates nécessitent une petite période d’adaptation avant de réussir le « nursing » de leur petit. Les preuves (observations) s’accumulent pour affirmer que des primates isolés n’ayant pu observer l’allaitement chez d’autres femelles, n’arrivent pas à allaiter (Smith, 2005) (difficultés de positionnement du petit sur sa poitrine, difficultés qui se sont finalement réglées après un apprentissage).

L’allaitement chez l’humain
L’auteur de [1] nous explique que pendant longtemps, dans les pays occidentaux, l’allaitement a été vu comme une contrainte  d’où le recours aux nourrices ce qui donnait plus de temps libre aux jeunes mamans tout en réduisant la mortalité infantile. Lorsque le lait artificiel de qualité scientifiquement contrôlée a vu le jour, beaucoup de mamans ont préféré le biberon. Le retour en arrière ne s’opère que depuis la 2e moitié du 20e siècle.
L’héritage d’une telle situation est que de nombreuses mères sont en totale ignorance des pratiques liées à l’allaitement (taux d’allaitement plus bas dans nos pays comparativement aux pays où l’allaitement a toujours été la norme).
Sur la base d’autres études, l’auteur met en avant deux principales barrières à l’allaitement : un défaut de technique et le manque de soutien.

En ce qui concerne la technique, si elle n’est pas bonne (mauvais positionnement de l’enfant au sein ou mauvaise succion du bébé par exemple), une moindre quantité de lait risque d’être produite, ou  un inconfort physique voire des crevasses, des saignements apparaissent, et c’est le début des doutes, des remises en question, d’une perte de confiance en soi et de fatigue par découragement. Les erreurs techniques sont les principales causes de l’arrêt de l’allaitement [4].
Les mères qui se trouvent isolées, sans soutien ou en manque d’informations,  au milieu d’autres femmes sans expérience d’allaitement réussi, voient inexorablement leurs efforts anéantis lorsque la moindre difficulté se présente.

Pourquoi faut-il apprendre ?
Alors effectivement, la question est légitime. Pourquoi l’espèce humaine doit-elle apprendre, alors qu’il est reconnu que l’allaitement fut pendant longtemps (et l’est encore dans certains cas) vital pour le petit homme.
L’évolution aurait dû logiquement doter chaque mère d’une connaissance instinctive de cette pratique, bref un geste inné ne nécessitant aucun apprentissage, aucun conseil. Trois pistes sont évoquées dans [1] :
– l’intelligence humaine,
– la forme du sein,
– le degré de maturation du cerveau du bébé humain

L’intelligence humaine donne l’avantage à l’apprentissage qui façonne le cerveau (pour mieux s’adapter à son environnement) au détriment des comportements plus instinctifs. Bref, pour toute nouvelle tâche, on a besoin d’apprendre parce que c’est ainsi que nos cellules grises fonctionnent le mieux.

La forme du sein peut également imposer la nécessité d’un apprentissage. Le bébé humain doit d’abord presser l’aréole du sein pour obtenir du lait, ce qui l’oblige à ouvrir grand la bouche (geste réflexe). La maman doit, quant à elle, veiller à ce que tout le mamelon soit placé dans la bouche du bébé (et non pas juste l’extrémité) ce qui n’est pas forcément facile de prime abord.
Chez d’autres mammifères, le volume mammaire est peu marqué avec un mamelon plus facile à « happer »… La poitrine humaine est plus galbée (cette forme est un compromis entre une fonctionnalité sexuelle et nourricière [3]) ce qui rend la tétée plus difficile.

Une 3e explication avancée, concerne le cerveau du nourrisson. A la naissance, le cerveau du petit homme est peu mature : pré-câblé mais pas complètement développé. Guidés par la bonne odeur de maman, les bébés savent où se diriger mais seule une aide extérieure leur permet de placer la bouche correctement afin de téter efficacement sans blesser les mamelons maternels. Le besoin d’assistance de leur mère est donc plus accru que chez les autres mammifères.

Comme indiqué plus, ces trois explications ne sont que des pistes de réflexions. Mais elles montrent que l’environnement social est déterminant.

Mode de vie de nos ancêtres
La vie au sein de grands groupes a permis à nos ancêtres de surmonter les difficultés liées à l’absence de l’instinct de parentage : c’est le recours aux soins d’autres mères ou de grands-mères qui a permis la transmission des bons gestes tout en assurant un soutien socio-émotionnel
Les preuves de tout ceci nous viennent de l’observation des cultures traditionnelles où l’allaitement est la norme et les femmes savent faire, car elles peuvent apprendre de leurs mères, de leur soeurs, amies…
Elles « savent faire » ne signifie pas qu’il n’y a jamais aucune difficulté. Mais les jeunes mamans persévèrent quelle que soit la situation et surmontent rapidement les problèmes grâce à un soutien social sans faille.

kangou

Conclusion
Bien que le lait maternel soit le meilleur, l’allaitement n’est pas un automatisme. Il faut apprendre : à la fois les bons gestes, les bonnes attitudes  mais également apprendre à se faire confiance pour éviter de tomber dans la croyance aux nombreux mythes et idées reçues (tel que le manque de lait, qui n’arrive que rarement) [5].
C’est vraiment important de le savoir et de le faire savoir… Ainsi la jeune mère doutera moins de ses propres capacités. Sachant qu’elle doit apprendre, elle ne doit pas hésiter à se faire épauler, à recueillir l’expérience d’autres mères, à rechercher l’aide du papa … Tout cela est NORMAL !
Un soutien social et familial actif ou la participation à des réunions d’associations d’aide, la prise de conseils auprès de consultantes en lactation, de pédiatres compétents en la matière, de sages-femmes [5] sont les conditions sine qua non d’un retour vers une culture de l’allaitement.

Références
1- Volk,  A. « Human breastfeeding is not automatic: Why that’s so and what it means for human evolution. », Journal of Cultural and Evolutionary Psychology ; Vol 3(5); pp 305-314, 2009

2- Caroline M. Pond. « The Significance of Lactation in the Evolution of Mammals. », Evolution, Vol. 31 (1); pp 177-199, 1977

3-  Møller A., « Breast asymmetry, sexual selection, and human reproductive success », Ethology and Sociobiology, vol 16, pp 207-219, 1995

4- Righard L., « Early enhancement of successful breast-feeding », World Health Forum, Vol 17, pp 92-97, 1996

5- Shahla M., Fahy K., Kable A., « Factors that positively influence breatfeeding duration to 6 months : a liteature review », Women and Birth, Vol 23 (4), pp 135-145, 2010

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4 réflexions au sujet de « L’allaitement humain n’est pas un automatisme ! »

  1. J’ai allaité mon 1er enfant, et la réflexion que je me suis faite alors est « l’allaitement c’est naturel, mais pas inné ». Car effectivement il y a un apprentissage…Pour le 2e, le démarrage a été bien plus facile!

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