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Tétée et plaisir partagé : mythe ou réalité

Parmi les mamans qui pratiquent l’allaitement, et notamment l’allaitement long (au-delà de 6 mois environ), il en est un nombre important qui évoquent la tétée en des termes très forts d’un point de vue sensations émotionnelles et physiques : un moment riche rempli de bien-être. La thèse de médecine de Marie-Laure de Bruyn dont j’ai déjà parlé (ICI) s’est intéressée aux « Expériences de femmes autour de l’allaitement prolongé« . Les mères interrogées dans le cadre de ce travail de recherche évoquent toutes la tétée comme « un moment spécial », « une source de joie », « des instants privilégiés », « un contact intense », un « plaisir partagé » « un moment d’échange et de communication »… Tout cela se trouve bien résumé par l’expression « le cordon lacté ».

Certain(e)s trouvent ou trouveront cette description dérangeante, malsaine, non appropriée.
Ces mots, adjectifs, notamment ceux liés à la notion de plaisir, sont-ils exagérés, subjectifs ? Ou véritablement fondés sur des processus physiologiques précis ? Qu’en disent les études ?

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Dessin créé et offert par Stephanie

Ce qu’en disent les études
Elles nous confirment le ressenti des mamans. Merci la science !
Comme vous le savez sûrement, les mères parturientes et les mères allaitantes sont sous l’effet de plusieurs hormones dont une particulièrement utile pour l’accouchement et l’allaitement : l‘ocytocine. J’en avais parlé .  Son rôle est en premier lieu de favoriser la contraction de cellules musculaires de l’utérus et des cellules myoépithéliales (les petites pompes qui éjectent le lait fabriqué dans les glandes mammaires) qui possèdent des récepteurs à ocytocine.
Mais son rôle ne s’arrête pas là, loin s’en faut. En un mot, nous pouvons dire que c’est l’hormone du bien-être, des émotions positives et du plaisir [2] [3]. Pas étonnant de se sentir bien lors d’une tétée, non ?

Pourquoi la libération d’ocytocine agit-elle sur le bien-être ?
Elle provoque cet effet pour plusieurs raisons [1].
1- Libérée au niveau du système nerveux central et la moelle épinière, elle se lie à des récepteurs à ocytocine situés dans l’amygdale , partie du cerveau ayant un rôle clé dans les émotions, la détection du plaisir et la reconnaissance sociale. Cela influe sur le comportement et la physiologie : en particulier elle favorise l’attachement, l’empathie, les comportements maternants, les contacts physiques, la cohésion sociale et tout cela rend heureux.
2- L’ocytocine a une action protectrice et préventive face à un stress physique ou émotionnel. L’injection d’ocytocine a même montré un effet anxiolytique. Bref l’ocytocine détend.
3- L’ocytocine a montré une capacité de guérison contre des lésions cutanées (de type « brûlures ») [9]
4- L’ocytocine a une action anti-inflammatoire et anti-oxydante [6] [7].

Voilà pour les grandes lignes. Mais je vous propose d’aller encore un peu plus loin (dans la limite de notions vulgarisées bien sûr…)

Une moindre sensibilité au stress [4] [5]
L’ocytocine se trouve au centre de mécanismes neuroendocriniens (toutes les hormones produites par le système nerveux). Elle va stimuler la production d’opioïdes naturels (type endorphine) ce qui provoque d’une part cette sensation de bien-être (comme après avoir fait du sport) et d’autre part une augmentation du seuil du  ressenti de la douleur.

D’un point de vue émotionnel, en s’attachant aux récepteurs de l’amygdale, l’ocytocine va diminuer l’activité de l’axe hypothalamus-hypophyse : il en résulte une diminution de la production de cortisol (hormone du stress), une diminution du rythme cardiaque et de la pression sanguine.

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Un effet cascade

A la différence des autres hormones, l’ocytocine n’est pas régulée par valeur haute. Au contraire, elle stimule sa propre libération : un effet cascade ou boule de neige. Ce qui explique une production en mode pulsatif ou des pics d’ocytocine observés dans certaines situations (lorsque l’enfant entame sa démarche de Breastcrawling par exemple).
De plus, cela explique un autre résultat observé : le nombre de récepteurs à ocytocine augmente lorsque la mère adopte un comportement maternant. Plus elle s’occupe de son enfant, mieux elle se sentira.

Sensation de chaud ?
Certains mères ont particulièrement chaud pendant les tétées (ce fut mon cas). Une explication toute simple en est que l’ocytocine provoque la dilatation des vaisseaux sanguins cutanés (ce qui est particulièrement utile pour réchauffer bébé en peau-à-peau juste après sa naissance)

Les effets à long terme

L’exposition à l »ocytocine pendant l’enfance augmenterait les capacités de production d’ocytocine à l’âge adulte. Cela signifie donc qu’une mère maternante induira le même comportement chez son enfant à l’âge adulte. Un impact transgénérationnel en quelque sorte [3].

Pour les non-allaitantes
Ces effets liés à la libération d’ocytocine sont provoqués de façon intense en cas d’allaitement.
Mais que les mamans n’ayant pu allaiter ne se désespèrent pas, le déclenchement de la production d’ocytocine au contact de l’enfant est possible également par le toucher en peau-à-peau, et plus généralement lors de toute interaction avec l’enfant. Touchez, parlez, caressez, respirez, portez …effets garantis sur votre bien-être de maman (et celui de votre entourage par voie de conséquence).

Conclusion
Le système nerveux des mammifères a évolué pour s’adapter à un environnement social riche. L’ocytocine a joué un rôle clé dans cette évolution. Le comportement maternant, l’allaitement et le plaisir qui en découle -bien réel- sont donc encouragés par notre statut de mammifère évolué. Donc rien de malsain à cela, profitons-en, c’est bon pour la santé.
Notons que les recherches actuelles se portent également sur les déficits en ocytocine ou ses récepteurs, qui s’avèrent être impliqués dans certaines maladies telles que l’autisme [8].

Références

1- Uvnäs-Moberg, K., Petersson M. « Oxytocin, a Mediator of Anti-stress, Well-being, Social Interaction, Growth and Healing » Lien ICI,  Journal of Psychosomatic Medicine and Psychotherapy, Vol 51(1), pp 57-80, 2005

2- Carter CS. « Neuroendocrine perspectives on social attachment and love »
Psychoneuroendocrinology Vol 23, pp 779-818, 1998

3- Carter CS. « Developmental consequences of oxytocin »  Physiology & Behavior, Vol 79(3),  pp 383–397, 2003

4- McCarthy MM, Altemus M. « Central nervous system actions of oxytocin and
modulation of behavior in humans » Molecular Medicine Today Vol 3, pp 269-75, 1997

5- Uvnäs-Moberg K. « Antistress pattern induced by oxytocin », News in Physiological Science, VOl 13, pp 22-26,1998

6- Moosmann B, Behl C. « Secretory peptide hormones are biochemical antioxidants: structure-activity relationship » Mol Pharmacology Vol 61, pp 260-268, 2002

7- Light KC, Smith TE, Johns JM, Brownley KA, Hofheimer JA, Amico JA. « Oxytocin
responsivity in mothers of infants: a preliminary study of relationships with blood pressure during laboratory stress and normal ambulatory activity » Health Psychol; Vol 19, pp 560-567, 2000

8- Meyer-Lindenberg A., Domes G, Kirsch P., Heinrichs M., « Oxytocin and vasopressin in the human brain: social neuropeptides for translational medicine » Nature reviews neuroscience, Vol 12, pp 524-538, 2011  Lien ICI

9- Iseri S. O. et al., « Oxytocin or Social Housing Alleviates Local Burn Injury in Rats« ,  Journal of Surgical Research, Vol 162(1), pp 122–131, 2010

 

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