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Allaitement et autisme

Une étude [1] tout à fait récente (septembre 2015), parue dans la revue PNAS cherche à faire le point sur l’impact de l’allaitement maternel sur les manifestations de l’autisme. Les auteurs s’intéressent notamment aux enfants et adultes qui présenteraient une modification génétique d’un gène connu pour influencer l’apparition des symptômes de cette maladie.
Il est intéressant de voir en quoi et dans quelles mesures, l’allaitement pourrait influer sur le comportement d’un enfant porteur du gène et ses relations à l’autre. Voici une courte synthèse des principaux faits et mécanismes explicités dans l’article.

Décrypter l’expression des yeux chez l’autre

La capacité à détecter l’émotion chez l’autre est un spécificité de notre espèce : elle permet de répondre de façon adaptée aux sentiments et ressentis de notre entourage, d’aiguiser au mieux nos interactions bref de pouvoir, à plus ou moins brève échéance, s’intégrer socialement.
C’est pendant la première année de vie que cette capacité se met en place : vers 7 mois, l’enfant est capable de reconnaître la joie, la peur sur les visages et ce, par l’observation des yeux. C’est tout à fait vital pour lui d’ailleurs, bien au-delà de l’intégration sociale précédemment évoquée : reconnaître la peur chez l’autre aide à sentir un danger et s’y préparer pour y échapper.

Les études des troubles du spectre autistique montrent un lien entre cette pathologie et des difficultés d’observation du regard de l’autre. Les auteurs rappellent aussi que les enfants atteints d’autisme (diagnostiqués comme tels) ont en général au début de leur vie une capacité d’observation normale : il existe une période clé où cette capacité ne se développe plus normalement ; c’est d’ailleurs un des premiers signes d’alerte laissant présager un trouble du spectre autistique.

Le rôle de l’ocytocine et l’enzyme CD38

Le rôle le plus connu de l’ocytocine est de stimuler les comportements d’empathie : l’hormone de l’amour. Mais il y a tant à dire sur cette hormone. En particulier, l’administration d’ocytocine chez des individus autistes ou non, a montré une intensification du mouvement des yeux et de la recherche de contacts avec autrui.

L’enzyme CD38 (CD pour cluster of differentiation) est une glycoprotéine située à la surface de nombreuses cellules du système immunitaire. Elle joue ainsi un rôle important dans les réponses du système immunitaire mais aussi dans la sécrétion d’ocytocine.
Ainsi, une variation génétique liée à cette enzyme conduit à une concentration plus ou moins élevée en ocytocine (d’origine endogène donc). Il s’avère aussi que la déficience du gène régulant cette enzyme entraîne des déficits dans les interactions sociales.

Or l’ocytocine peut également venir de l’extérieur (sources exogènes) : l’allaitement par exemple. A chaque tétée, la concentration en ocytocine dans le sang de la mère augmente (c’est cette hormone qui active les pompes d’éjection du lait ; nous en avions parlé ). Consécutivement, une partie de l’ocytocine passe dans le lait et il s’agit d’un apport externe chez l’enfant qui tète : cela pourrait peut-être bien pallier à un déficit de production endogène lié à une déficience sur le gène de la protéine CD38.

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Les auteurs de l’étude ont donc fait l’hypothèse que l’allaitement exclusif pouvait moduler les effets de la variation génétique impliquant la libération d’ocytocine endogène.

Méthode

L’étude a été menée sur 98 enfants, âgés de 7 mois dont la moitié possédait deux copies du gène à risque CD38. Des photographies de visages humains (souriants, anxieux ou en colère) à côté d’un visage témoin (sans émotion particulière) ont été présentées (sur ordinateur) aux enfants accompagnés de leur mère. Il a suffi d’observer où se portait la préférence de l’enfant : que préfère-t-il regarder ?

Les auteurs de cette étude ont alors montré qu’à 7 mois, les enfants sont capables de discriminer différents sentiments chez autrui, par observation du regard (inquiet ou en colère).
Ils ont prouvé une sensibilité plus accrue aux expressions de joie chez les enfants allaités sur une longue période (6 mois en exclusif) ainsi qu’un moindre intérêt vers les visages anxieux ou en colère, tout cela en accord avec de rôle joué par l’ocytocine. Ce résultat était d’autant plus marqué chez les enfants porteurs du gène déficient CD38 (en double copie)

Discussion sur ces résultats

Est-ce que cela implique que les symptômes liés à l’autisme seront moins prononcés en cas d’allaitement long ? Et puis préférer les visages qui expriment la joie est-il un signe d’amélioration des symptômes liés à l’autisme dans la vie future ? Il faut effectivement avancer à précaution sur ce terrain.

Les auteurs, en appui sur de plus anciens travaux de recherches, expliquent qu’une plus grande sensibilité à l’expression d’émotions positives est un atout fondamental pour développer les interactions positives entre individus. Tout comme un sentiment de gratitude a prouvé son efficacité à mieux lier les personnes les unes aux autres [2]

Les chercheurs estiment qu’une faiblesse dans la source endogène d’ocytocine peut être compensée par un allaitement long : ils concluent également que même si les gènes (en particulier ceux de l’enzyme impliquée dans la production d’ocytocine) jouent un rôle important, ils ne sont pas déterminants : selon le contexte et l’environnement de l’enfant, des phénomènes vont s’atténuer ou au contraire, s’amplifier. L’environnement sera même beaucoup plus impactant lorsque certains gènes sont déficients ou ne s’expriment pas.

Comment ça marche ?
Les auteurs rappellent que l’ocytocine a des effets neurophysiologique dans le cerveau : elle favorise la transmission des signaux en augmentant le rapport signal / bruit, et en exacerbant certains stimuli. Les enfants et adultes atteintes d’autisme seraient alors plus sensibles à l’impact de l’ocytocine exogène que les autres.

Qu’en conclure ?

Les auteurs rappellent les limites de cette étude. Plus de données seraient nécessaires afin d’observer tout cela sur le long terme et de comprendre les processus neuronaux impliqués dans l’interaction allaitement – CD38. Ils mentionnent aussi le fait que l’allaitement implique d’autres effets que celui de l’apport en ocytocine : effets hormonaux, physiologiques et psychologiques. Il est difficile de faire la part de chaque effet.
Enfin les différentes recherches sur le sujet de l’autisme ont montré que de nombreux gènes sont impliqués : les effets mis en évidence ici sur le gène CD38 ne concernent donc pas toutes les formes que revêt l’autisme.

Bref, en résumé, ces travaux sont encourageants : ils suggèrent que l’allaitement exclusif peut moduler certaines déficiences impliquées dans l’autisme, notamment lorsque le problème est lié au gène CD38 (impliqué dans la libération d’ocytocine et donc dans les interactions entre individus).
Néanmoins, il ne s’agit là que d’une première pierre sur l’édifice de la connaissance : de nombreuses autres études, notamment des observations sur le long terme, sont nécessaires avant d’en tirer des conclusions tranchées.

Références et liens :
1- K. M. Krola, M. Monakhovb , P.S.  Laic , R. P. Ebsteinb , T. Grossmanna, « Genetic variation in CD38 and breastfeeding experience interact to impact infants’ attention to social eye cues », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2015 Lien

2- Sara B. Algoe, Baldwin Way, « Evidence for a Role of the Oxytocin System, Indexed by Genetic Variation in CD38, in the Social Bonding Effects of Expressed Gratitude », Soc Cogn Affect Neurosci, 2014,

http://www.inserm.fr/thematiques/neurosciences-sciences-cognitives-neurologie-psychiatrie/dossiers-d-information/autisme

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3 réflexions au sujet de « Allaitement et autisme »

  1. bonsoir  merci pour le professionnalisme  de votre revue qui englobe un ensemble d’articles pertinents dans la rigueur scientifique est sans equivoques j’aimerai si vous le permettez savoir si des travaux portant sur la relation entre allaitement et le développement psycho-cognitif ont été publiés. je vous remercie  bien cordialement 

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