Allaitement long·Comment ça marche ?·Protection maladies

Développement maxillaire, musculaire et dentaire chez l’enfant allaité

Préambule
J’ai souvent entendu et lu quelques idées fausses relatives à l’allaitement (notamment l’allaitement qui dépasse les 6 premiers mois qui n’est pas culturellement inscrit et dérange). Récemment par exemple, des informations relatives à l’impact de l’allaitement sur les risques de malocclusions dentaires ou de développement maxillaire ont circulé. Que ces données soient véhiculées par des dentistes, orthodontistes, parents, médecins, pédiatres… peu importe. Ce qui compte avant tout, ce sont les faits avérés, mesurés, validés par un maximum d’études indépendantes. C’est la raison pour laquelle, il est préférable de se référer objectivement à la littérature scientifique (préférentiellement des méta-analyses), publiée dans des revues scientifiques prestigieuses, validée par des comités de lecture.

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La croissance faciale est liée à la fois à des facteurs génétiques et des facteurs fonctionnels (adaptation à l’environnement). Il est donc à priori cohérent de s’interroger sur l’impact du mode de nourrissage et des succions non nutritives sur le développement maxillaire et sur les risques de malocclusion dentaire.

La malocclusion dentaire
L’occlusion idéale correspond à une parfaite adéquation entre les dents maxillaires (supérieures) et les dents mandibulaires :
– les molaires supérieures s’encastrent parfaitement (cuspides des unes imbriqués dans les sillons opposés),
– les dents de la mâchoire supérieure dépassent légèrement les dents mandibulaires,
– pas d’espace visible entre les deux rangées de dents lorsque la mâchoire est serrée.

Une malocclusion est une poussée anormale des dents. Ce phénomène a une forte prévalence dans nos sociétés actuelles (30 à 40 % de la population concernée [3]). Elle n’est pas sans conséquence sur l’enfant qui peut en souffrir psychologiquement, voire physiquement) et ses parents (accompagnement de l’enfant et frais des traitements qui en découlent)

Le développement oral chez l’enfant
A la naissance
La cavité buccale du nourrisson se caractérise par une rétrusion mandibulaire (mâchoire inférieure en retrait), les bords des gencives en contact, le larynx positionné très haut, une forme de palais adéquat : tout cela est parfaitement adapté à la succion et la tétée.

A l’apparition des premières dents
Plusieurs études rapportent que les bébés qui ont été allaités moins de 6 mois, ont des besoins de succion non nutritive accrus (tétine, pouce) se prolongeant au-delà de l’âge de 3 ans ce qui augmente la probabilité de développer la malocclusion [1] [2] en particulier une mauvaise position relative des dents supérieures sur les dents inférieures : un creux peut même apparaître lorsque la bouche est fermée.

dents
Exemple de malocclusion : un espace séparent les dents supérieures et mandibulaires

La synthèse faite en 2011 sur plusieurs résultats d’études sur le sujet [3], conclut que l’allaitement avec utilisation courte d’une sucette ne provoque pas de malocclusion. C’est surtout la sucette utilisée de façon longue intensive qui nuit à la bonne mise en place de la dentition.

Impact de l’allaitement : quelques chiffres.
Une étude italienne datant de 2004 [4] a contrôlé la santé bucco-dentaire d’environ 1100 enfants âgés de 3 à 5 ans. Des informations concernant le statut socio-économique des familles, le comportement des enfants (succion non nutritive), l’interaction avec la mère, le mode de nourrissage, l’intégration sociale… ont été recueillies. Le profil des enfants a été classé en 4 catégories :
– allaitement maternel (si la durée de l’allaitement exclusif est supérieur à 3 mois),
– alimentation par une préparation pour nourrisson (si le biberon a été introduit avant les 3 mois de l’enfant)
– faible activité de succion non nutritive (enfants n’utilisant ni pouce ni la sucette ou de courte durée)
– forte activité de succion non nutritive (plus de un an de pratique non nutritive)

NB : Un enfant appartient donc à deux catégories selon son mode de nourrissage et selon son habitude de succion non nutritive.

Toutes catégories confondues, une malocclusion dentaire a été détectée dans 36% des cas.
C’est parmi les enfants ayant des habitudes ancrées de succion non nutritive que le chiffre est le plus élevé : 42 %.
Le chiffre le plus bas (22 %) concerne le groupe d’enfants n’ayant que peu sucé le pouce ou une tétine.

La comparaison du mode de nourrissage a donné un avantage à l’allaitement maternel de + de 3 mois (32 % concernés dans ce groupe, contre 41 % dans le groupe nourri par formulation)

Conclusion : la succion non nutritive accrue est le paramètre prépondérant (elle double le risque). L’allaitement est un élément protecteur mais l’impact de ce facteur est moins marqué que celui de la succion non nutritive.

Impact de la durée de l’allaitement
L’étude [4] souligne néanmoins qu’un type particulier de malocclusion, est plus fortement sensible à l’allaitement maternel. Il s’agit de l’occlusion croisée postérieure (les dents du fond de la mâchoire inférieure dépassent celles de la mâchoire supérieure).

Crossbite
Occlusion croisée postérieure. Source ICI

Ce dysfonctionnement est environ 3 fois moins répandu chez les enfants allaités même en cas d’utilisation de sucette ou pouce.
Un graphique issu de l’étude [4] :

cross_bite
Extrait de [4] : % d’enfants présentant une occlusion croisée des dents du fond selon leur mode de nourrissage et l’activité de succion-Breastfeed : allaitement maternel Bottle feed : Biberon – SNN+ : Succion non nutritive

Ce résultat est confirmé par d’autres études. Notamment une équipe finlandaise [1] a montré que l’introduction trop précoce de biberons diminuait l’activité musculaire ce qui interférait avec le processus de maturation des crêtes alvéolaires (portions d’os qui soutiennent les dents) et la maturation du palais. Les durées d’allaitement les plus longues correspondent à des % plus bas de malocclusion croisée.
Il y a donc un effet dose-réponse qui confirme que l’allaitement a un effet protecteur.

Mécanismes mis en jeu lors de l’allaitement prolongé
Plusieurs théories sont avancées. Il semble que le développement du squelette et de la musculature cranio-faciale soit différente lorsque l’enfant est allaité de manière exclusive [4].

Impact sur le développement du palais

Pendant la tétée, le mouvement de bouche, des lèvres et de la langue du bébé s’apparente davantage à une compression qu’à une succion :
– les lèvres pressent l’aréole,
– la langue comprime le téton contre le palais
La lait est ingéré grâce à un mouvement de type péristaltique (comme une pompe) de la bouche.

Avec un biberon, le mouvement est de type piston/aspiration avec une force de poussée accrue sur le palais (ceci est aussi induit avec une sucette). Dans cette configuration, le palais se développe de façon différente ce qui conduit à l’occlusion croisée.

Impact sur le développement des mâchoires et du muscle masséter
Une étude de cohorte récente (2012) [5] relative à 144 enfants brésiliens (entre 3 et 5 ans) choisis aléatoirement dans la population a confirmé l’effet stimulant de l’allaitement maternel sur le développement musculaire facial. Des tests de mastication ont été réalisés avec ces enfants (capacité à couper de la nourriture, observations des mouvements des mâchoires, des lèvres, utilisation intensive ou non des muscles péri-oraux).
6.3 % de ces enfants ont été allaités exclusivement pendant 6 mois et 30 % ont été allaités pendant 2 ans ou plus (allaitement non exclusif). Les meilleurs scores (meilleure capacité de mastication) ont été obtenus chez les enfants allaités pendant au moins 12 mois, qui ont utilisé le biberon moins d’un an, et qui ont eu recours à la tétine moins de 6 mois.

Il a également été observé, parmi les enfants allaités, que les capacités de mastication viennent surtout d’une meilleure utilisation du muscle masséter parce qu’en tétant (amples mouvements de mâchoires) l’enfant a favorisé le développement de ce muscle.

Par contre, le recours à des substituts au sein mets davantage en jeu des muscles péri-oraux au détriment du muscle masséter.

Ces résultats avaient déjà été observés dans des études préalables en étudiant directement l’activité myoélectrique du muscle masséter [7]

Muscle_masseter
Muscle masséter : source ICI

Bilan et autres conséquences
La publication [6] explique que c’est bien le déficit de la fonction masticatrice et également des stimulations nécessaires au développement maxillaire et dento-alvéolaire qui explique la prévalence élevée des malocclusions constatée dans nos sociétés.

Une conséquence possible de ces anomalies dentaires concerne les troubles du langage. Une étude de 2009 [8] concentrée sur 128 enfants chiliens âgés de 3 à 5 ans fait écho à des études antérieures et met en évidence plus de troubles de langage en cas de forte utilisation de sucette. Elle montre aussi que l’introduction plus tardive du biberon (au-delà de 9 mois) est également bénéfique.

Que faire ?
Prôner l’allaitement maternel et aider les jeunes mamans en difficulté. Différentes études suggèrent que les médecins doivent attirer l’attention des parents dont les enfants utilisent une tétine ou le pouce et que cette pratique est idéalement proscrire au-delà des 3 ans. Néanmoins, l’enfant doit être prêt à perdre cette habitude, éventuellement aidé de ses parents mais sans contrainte, en douceur (auquel cas les effets psychologiques pourraient être à redouter). Il faut donc l’aider à se sevrer de la sucette de façon progressive et l’encourager en le valorisant.

Conclusion
La pratique de succion non nutritive prolongée, beaucoup plus fréquente chez les enfants non allaités, a un impact assez marqué sur les risques de malocclusion.
L’allaitement maternel (surtout lorsqu’il mené exclusivement pendant 6 mois) contribue à un développement oro-moteur idéal (bonne mise en place des crêtes alvéolaires, stimulation du muscle masséter, développement du palais optimal). De ce fait, il diminue les risques de malocclusions  et de troubles du langage qui en découlent.

* * * * * * * * * * *

Que dire de tout cela ? Une fois encore, l’allaitement maternel constitue l’idéal pour nos petits et leur développement. Maintenant,  » diminution des risques » ne signifie pas que l’anomalie ne se produira jamais. Je suis bien placée pour le savoir : mon petit dernier a été allaité 2 ans dont 7 mois exclusifs, il est néanmoins très attaché à sa tétine et a un gros écart entre dents supérieures et inférieures (identique à la 1ere photo). Conséquence : il ne prononce pas correctement les « ch »… Bref, en tant que parent, on gère au mieux selon son vécu, sans atteindre la perfection. L’essentiel est d’agir en faisant des choix éclairés.

Liens utiles

http://fr.wikipedia.org/wiki/Malocclusion_dentaire
http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9glutition

Références

1- Karjalainen S, Rönning O, Lapinleimu H, Simell O., « Association between early weaning, non-nutritive sucking habits and occlusal anomalies in 3-year-old Finnish children« , International Journal of Paediatric Dentsitry, Vol 9(3), pp 169-73, 1999

2- Warren JJ, Bishara SE., BDS, D Ortho, DDS, MSb « Duration of nutritive and nonnutritive sucking behaviors and their effects on the dental arches in the primary dentition« , American Journal of Orthodontics and Dentofacial Orthopedics, Vol 121, pp 341-356, 2002

3- Sood S., Sood M., « Malocclusion of teeth : role of pediatrician in early diagnosis »,  Indian Journal of Practical Pediatrics, Vol 13(4), p417,  2011

4- Viggiano D , Fasano D , Monaco G., Strohmenger  L., « Breast feeding, bottle feeding, and non-nutritive sucking; effects on occlusion in deciduous dentition » Archive of Disease in Childhood, Vol 89(12), pp 1121–1123, 2004

5- Pires SC., Giugliani E R J., Da Silva F C., « Influence of the duration of breastfeeding on quality of the muscle function during mastication in preschoolers : a cohort study  » BMC Public Health, Vol 12 p934, 2012

6- Limme M., « The need of efficient chewing function in young children as prevention of dental malposition and malocclusion », Archives de Pédiatrie, Vol 17, Supplement 5, pp S213–S219, 2010

7- Inoue N., Sakashita R., Kamegai T., « Reduction of masseter muscle activity in bottle-fed babies », Early Human Development, Vol 42, Issue 3,  pp 185–193, 1995

8- Barbosa C., Vasquez S., Parada M.A., et al., « The relationship of bottle feeding and other sucking behaviors with speech disorder in Patagonian preschoolers », BMC Pediatrics Vol 9 p66, 2009

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9 réflexions au sujet de « Développement maxillaire, musculaire et dentaire chez l’enfant allaité »

  1. Merci pour cet article, mes deux enfants sont des accros à leur tétine! 9,5mois d’allaitement pour l’aînée et 10mois pour le moment pour le second (voyons jusqu’à quand). La dentiste m’a déjà dit de supprimer la tétine pour la grande, mais à deux ans et quelques elle n’est pas du tout prête. Avez-vous des idées pratiques sur le sevrage doux de la tétine?

    1. J’en suis au même point ! malheureusement…le mien a 3 ans 1/2 et commence juste à s’en passer la journée entière… (il est autorisé à la prendre uniquement la nuit)… l’école lui a fait beaucoup de bien, la maitresse la refuse même pour la sieste. Comme tout le monde subit le même sort, il a réussi à s’en passer.
      Je pense qu »‘il faut un déclic pour les enfants…l’école par ex, ou le père Noel a qui on offre sa tétine…mais vers les deux ans, si l’enfant est accroc c’est difficile.

      Je saute du coq à l’âne…C’est vous qui m’aviez posé la question sur le lien allaitement et caries ?

      1. Je pensais effectivement commencer par arrêter lors de la sieste au printemps prochain, et puis avec le jardin d’enfants (pas d’école maternelle chez nous en Allemagne) ca devrait aider oui, comme pour les couches!

        Effectivement c’est moi qui avais abordé le sujet des carries

      2. Merci pour le lien, je vais essayer de voir si je peux le faire suivre à ma sage-femme, ca l’intéressera sûrement.

  2. Un article qui a bien des chances de réconforter une maman que je connais qui s’est fait dire que l’allaitement long avait déformé la bouche de son enfant (et causé ses caries). Merci, je partage !

    1. Oui, les professionnels parfois suivent des idées toutes faites, sans vérifier avec une bonne biblio. LE manque de temps sans doute…mais c’est bien dommage.

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